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Cyberculture

Que la véritable Mouchette s'élève !

Si, d’une part l’identité corporelle de l’artiste Mouchette comporte son lot évanescent de discrétion, le mythe Mouchette est bien réel. Le problème c’est qu’il y a deux mythes. Ils se sont rencontrés dans un face à face pour la popularité et la pérennité mythique.

Mouchette fait surface sur la couche médiatique. Mais a-t-elle déjà été submergée ? À vrai dire, non. On tente plutôt de l’immerger dans les profondeurs de l’oubli et de l’invisibilité. Entre la surface médiatique et le noir silence des adieux, elle se transformera certainement en un cul-de-sac sans eau navigable, comme le furent nombre de sites embarqués dans l’ambiguïté des droits d’auteurs dits bafoués. 

En fait, le problème ne relève pas du droit d’auteur, malgré l’insistante solidarité de la résistance des sites sympathiques aux cyberactions de Mouchette (dont nous sommes par défaut). L’objectif est idéologique et global, d’abord. Un angle sous lequel la résolution du problème passe par l’abandon tacite ou la défaite des idéaux, d’un côté ou de l’autre mais pour des raisons différentes. Mouchette est un fait de l’art de plus dans la cause générale en faveur des libres échanges dans l’Internet. Les Napster, etoy et compagnie ont tous été sujets, à différents degrés, à une confrontation semblable. Pourquoi, donc, devrait-on être sensible à ce nouvel imbroglio du réseautage sémantique, sauvage pour les uns, jeune pour les autres. Justement, pour la part sémantique qui m’apparaît foncièrement cruciale, soit celle qui émerge sans égard à la source. Mouchette, de ce point de vue, est moins en danger que le libre échange dans l’Internet. Plusieurs l’ont dit bien avant moi. J’insiste.

Une leçon n’est bien apprise que si on la répète au moins trois fois, une règle pédagogique bien connue. Alors, Mouchette a sa place dans le canevas de l’interdépendance dans la communication ouverte.

Imaginez un peu cette ouverture spécifique, soit la possibilité de vérifier à volonté les infractions à ses droits partout dans le monde. La faculté de veiller à ses droits sans égard au contexte, sur une simple prétention d’outrage. Le chaos juridique qu’entrainerait une telle situation serait absolument total. Nous n’insisterons jamais assez sur le fait que l’Internet est un flux et que ce même flux devient l’objet d’une sémantique propre (dans le sens d’une étude des relations entre les signes et leurs référents). 

Vous déviez, déclare-t-on, le sens de mon copyright vers vos intérêts personnels sans me copier intégralement puisque je suis contre une interprétation qui entache mon produit culturel, vous transgressez mon aura ! Voilà, le sens que l’on doit accorder aux manœuvres des ayant droit sur la créativité des ayant culture. Doit-on perdre la mémoire dès le livre terminé, afin d’éviter des accusations de possession illégale de matière grise!

La culture serait un bien de l’esprit ! Qui ne se transmet sans encombre que par un esprit authentique, la matière s’en trouve niée en tant que transmetteur de culture. Belle impasse. Il y a un non-sens avoué dans cette attitude qui réclame d’une part l’unicité et de l’autre les droits de regard sur les interprétations. La culture industrielle (le cinéma est cantonné dans une industrie, rappelons-le) est dogmatique, les réalisateurs n’ont de cesse de vilipender le système ou de l’ignorer. Passons.

En concluant de la sorte, on peut crier victoire. Le Web demeure un endroit où la dissidence et le droit à l’expression se combinent avec efficacité. Cela renforce l’idée des réseaux et les réseaux eux-mêmes trouvent lors de ces manifestations une action rassembleuse bien concrète. Il faut d’ailleurs refaire surface de temps à autre afin de reconnaître la vitalité des réseaux. Hors de ces soubresauts médiatiques, les réseaux demeurent discrets et il est parfois difficile d’en évaluer l’ampleur et la cohésion.

Ces confrontations répétées sont surtout un action éthique portant sur la valeur de la culture dans une zone de communication ouverte. C’est aussi la raison pour laquelle elles se répéteront dans le futur. Car même si les décisions en cour interdisent de mettre en ligne telle ou telle œuvre, la loi n’est pas reconnue ni validée par la cyberculture. Résultat : il faudrait que la veuve du cinéaste Robert Bresson engage des poursuites pour chacun des sites miroirs.

Mouchette, l’artiste, ne fait rien de très saisissant. Elle vit au gré de ses humeurs et de ses corollaires culturels. Certains collectionnent les produits dérivés des héros du cinéma, d’autres empruntent le look de telle ou tel autre vedette, d’autres encore vivent d’un commerce basé sur des symboles reconnus, sans compter les sosies dans le domaine du spectacle, les pièces adaptées à nos réalités contemporaines, etc.

L’hypermédia et l’Internet permettent un hybridation incomparable, les possibilités associatives en sont démultipliées. Cette flexibilité nous rapproche un peu plus des processus mentaux à la base de nos considérations et de nos expérimentations culturelles. Doit-on poursuivre des avatars littéraires (Georges Bernanos est le créateur littéraire du personnage Mouchette) et cinématographiques ? On sent déjà, à ce deuxième niveau, que quelqu’un tente de s’approprier une chaîne sémantique et symbolique, à qui appartient Mouchette ? Arne Sierens (né en 1959) a créé, en 1990, une pièce intitulée Mouchette. Devra-t-on bientôt faire des mises en demeure pour des réseaux neuronaux répliquant des idées patentées ? Si tout prend la forme d’un droit d’auteur, les pauvres s’exprimeront par la destruction des idées, ça peut faire mal.

Selon le Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, la symbolique de la mouche prend plusieurs formes selon les cultures : 

  • chez les Bamiléké et les Bamoun, elle est le symbole de la solidarité (une mouche n’est jamais seule)
  • chez les Grecs elle est un animal sacré (sic)
  • elle peut aussi signifier une incessante poursuite (pour nous)

Faire mouche, c’est faire en sorte que l’Internet ne soit pas un jeu pour ceux qui n’entendent pas à rire.

Notes

[1] Anne Lindivat. 2002. « L’affaire Bresson contre Mouchette ». En ligne. Le monde interactif, 5 novembre 2002. 

[2] Constantvzw

[3] Copyleft_Attitude